Publié le 2 avril 2012

Prendre le pouls des enfants d’aujourd’hui

Un observatoire mené par les rédac­tions de Bayard Jeunesse pendant un an, durant l’année scolaire 2010-2011 auprès de plus de 400 élèves a per­mis de prendre le pouls des enfants d’aujourd’hui… et de leurs profs !

 

Dans cet article, Murielle Szac, propose une petite synthèse de ce tra­vail de fourmis, mené à bien grâce à la complicité de quinze enseignants, de leurs conseillers pédagogiques et IEN. Qui n’a jamais rêvé d’être une petite souris et de se glisser dans la classe de son enfant pour l’observer à l’école ? Car nous n’en doutons pas, « ils » sont bien différents entre eux, dans leur monde. Et leur monde, c’est d’abord celui qu’ils construisent à l’école. Parce qu’ils y passent la moitié de leur vie, ils y apprennent à grandir autant qu’auprès de leurs parents.
Les adultes référents, ce sont les enseignants ; les autres pôles de référence, ce sont les copains. Que se disent-ils ? Que vivent-ils ? Qu’est-ce qui a changé depuis notre propre enfance ? Pas si simple à savoir… Car ce monde de l’enfance, comme celui de l’école, nous l’avons connu. Bien difficile alors de se débarrasser de nos souvenirs, clichés et préjugés, pour l’aborder d’un regard neuf… Encore plus difficile de se décentrer de notre milieu social et culturel pour imaginer ce que vivent des enfants qui ne sont pas les nôtres.
Découvrir la vie secrète des enfants sans nous, se plonger dans leur monde sans arrière-pensées, ce n’est pas seulement une curiosité de parents, c’est aussi un besoin vital pour la presse magazine jeunesse. Un journal ne vit que par sa capacité à rejoindre en profondeur son public et ses aspirations. Plaquer des désirs supposés, vouloir créer le besoin au lieu de répondre à un vrai besoin, s’adresser à un seul type d’enfants et non pas à tous, c’est ce qui nous menace en permanence. C’est-à-dire de ne plus remplir notre fonction de presse mais de nous transformer en produit, glissé dans une niche. Mais comment l’éviter ? Pour cela, il n’existe aucune recette miracle, pas d’autre méthode que d’aller humblement écouter les enfants et les regarder vivre.


C’est ce que nous avons fait, pendant un an : 15 observateurs issus de 12 rédactions de Bayard jeunesse, répartis dans 6 classes de maternelle et 9 classes d’élémentaires, se sont installés en « petites souris ». Ils n’étaient pas là pour questionner, ni intervenir dans le déroulement de la classe, juste chercher à se faire oublier le plus possible et tout noter. Ils sont revenus plusieurs fois et ont rapporté au cours de ces 52 journées d’observation quelque 500 pages de notes ! Au total, presque 400 enfants ont été ainsi observés dans des lieux très différents (centre-ville, banlieues, campagnes, province, Paris…).
Cet observatoire n’avait pas d’autre ambition que d’aller prendre le pouls des enfants d’aujourd’hui. Sans avoir aucunement la prétention sociologique de décrire une classe d’âge, nous avons juste rapporté des bribes de vie, de manière impressionniste. Nous y avons vu doucement se dessiner le visage d’une enfance enthousiaste et collective, une enfance qui donne confiance dans un monde de tourmente.Une école qui sert de rempart.
C’est d’abord un kaléidoscope de la France inégalitaire d’aujourd’hui qui transparaît en filigrane derrière ces heures d’observation. Sans surprise, les enfants de la campagne et ceux des mégapoles, les enfants de milieux aisés et ceux en difficultés, les enfants nés ici et ceux venus de l’étranger, les enfants chahutés par des vies familiales chaotiques et ceux blottis dans un cocon, ne vivent absolument pas les mêmes réalités. Mais ils grandissent tous dans le même monde complexe. Et cette complexité douloureuse nous éclabousse et doit nous questionner. L’école, elle, campe sur ces déchirures et les ravaude, vaille que vaille. La bonne surprise, c’est que l’école sert de rempart et de bulle protectrice contre ce monde extérieur qui n’épargne pas toujours les enfants, et surtout qui ne les aide pas forcément à se structurer. À l’école, nos enfants apprennent à grandir Mieux encore, l’école est devenue un lieu d’apprentissage de la vie.


Elle est le cadre, pourvoyeuse de limites et d’ordre. Les enseignants sont des passeurs et les enfants d’aujourd’hui ne vont pas seulement picorer à l’école du savoir et écouler des heures laborieuses en attendant que ça se passe, ils vont y apprendre à grandir.
Et si on redécouvrait cette nouvelle fonction éducative de l’école, que les enseignants assument sans même en avoir pleinement conscience et surtout sans la revendiquer ? Oui, l’école est une formidable machine à fabriquer des repères, à calmer l’agitation, à intégrer, à combler retards et handicaps, à fabriquer du bien vivre et du savoir être, à apprendre la frustration et l’effort, à nourrir l’appétit de connaître. Oui, il s’agit bien de cette même école décriée et vilipendée en permanence par ceux qui claironnent son échec sur tous les toits.


Le 24 octobre 2011, au cours d’une table-ronde intitulée « Nouvelle école, nouveau métier » pendant les Assises de la pédagogie organisées par les Cahiers pédagogiques, une enseignante dans la salle a lancé : « mais le métier a déjà changé : toutes ces nouvelles missions, bien au-delà de la simple transmission de savoirs et de connaissances, nous les assumons déjà au quotidien ! » Chaque page de notre observatoire en témoigne de manière éclatante. Les enseignants sont bien autre chose que des passeurs de connaissances, ils sont les garants d’une attention individualisée, de l’effort de réussite non pas de tous, mais de chacun. Des enfants heureux
et enthousiastes : ils aiment l’école !
L’autre très bonne surprise de cette étude, c’est que les enfants sont HEU-REUX à l’école. Il suffit de suivre leur surprenant enthousiasme pour comprendre qu’ils y sont bien, même ceux qui ont des difficultés d’apprentissage. Ils y vivent mille et une choses, ils ont un appétit de tout ce qu’on leur propose (non, ils ne sont pas blasés), ils vivent ensemble et apprennent l’entraide, ils découvrent un horizon qui les sort de la famille et/ou de la cité. On retrouve des enfants pour qui l’importance des relations entre pairs, l’importance du regard de l’adulte, l’importance d’avoir un cadre, des limites, des règles est essentielle.


La bienveillance les encourage. Ils ont envie de bien faire. Ils ne sont pas stressés. Et leur formidable inventivité pour détourner les pesanteurs, quand il y en a, (ah les stratégies pour se lever de sa chaise… !) et leur encore plus formidable adhésion à toute proposition (« Wouaih ! Wouaih ! à tout bout de champ) battent en brèche les clichés sur les enfants du XXIe siècle. Et si on oubliait enfin nos propres poncifs et vieilles histoires d’autrefois sur l’école ? Oui, oui, ils aiment l’école.Leur principal sujet d’intérêt : leurs pairs !
Dernière agréable surprise : comme ils sont pétillants, vifs et libres dans leurs têtes, ces enfants des années 2000 ! Ils inventent, cherchent, détournent, bref ils font oeuvre d’enfance avec tout ce qui passe à leur portée. Pour peu qu’on leur tende une main d’adulte, ils s’en saisissent pour se hisser plus haut. Étonnamment, la TV n’apparaît quasiment jamais dans leurs références premières. Serait-elle en passe de diminuer son rôle de tutrice en chef ?
Alors au fond, qu’est-ce qui les fait courir (et ça courir, ils n’arrêtent pas !) ? S’ils raffolent des héros et ne sont pas insensibles aux marques et modes, le centre d’intérêt prioritaire de leur vie, ce sont les autres, ceux de leur âge. Sujets inépuisables de leur quête, leurs mots et leurs désirs : leurs pairs. Qu’ils vivent dans la misère ou l’opulence, dans la douleur ou le bonheur, dans les tourments ou l’insouciance, ils sont tous à la recherche de « faire avec les autres ». Une génération collective ?

 

Par Murielle Szac, rédactrice en chef déléguée auprès du monde enseignant.

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