Publié le 9 janvier 2013

Littérature et philosophie

Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques et, dès trois ans, les enfants s’interrogent sur la vie, la mort, les sentiments, la morale, le politique. La pratique de « la philoso­phie avec les enfants » se développe en France depuis une vingtaine d’années1. Dans le même temps, avoir pris en compte les interrogations métaphysi­ques des enfants semble être aussi une grande tendance de la littérature de jeunesse contemporaine.

 


Portée philosophique des œuvres littéraires

Les programmes de littérature à l’école, de la maternelle au cycle 3, in­sistent d’ailleurs sur cette dimension réflexive des œuvres et incitent à des débats sur le sens des récits. Ces mo­ments de discussion permettent de répondre à des questions existentielles, mais aussi d’apprendre aux futurs ci­toyens que sont nos élèves à débattre collectivement, d’argumenter leurs propos et d’analyser ceux d’autrui.
Les ouvrages de littérature font aussi réfléchir sur des questions politiques et permettent de transmettre les gran­des valeurs de l’école républicaine : l’égalité entre les hommes (et les femmes), la fraternité, le respect des différences, et la lutte contre toutes les discriminations et préjugés. (cf : le ro­man Rêves amers de Maryse Condé sur les inégalités, Bayard Jeunesse).


Trois approches pour apprendre à réfléchir

Dans le foisonnement des publications à portée philosophique, on peut distin­guer trois formes bien distinctes :
– les récits (albums, romans, contes, BD) qui abordent les thèmes de façon métaphorique, comme Le pré sans fleurs ni couleurs (Bayard Jeunesse) qui, à travers l’histoire d’un enfant dont le père est en prison, pose subtilement les questions de la trans­gression de la loi et de la justice. Ou Je serai un oiseau (Bayard Jeunesse), qui aborde de fa­çon poétique le difficile mais nécessaire mouvement d’émancipation qui nous permet de grandir.
– un genre intermédiaire entre la fic­tion et les petits manuels de philosophie comme Les questions des tout-petits sur la mort (Bayard Jeunesse)  qui alterne un questionnement explicite, des ré­flexions sous forme de BD et des histoires sur le thème. Ou encore Les P’tits philosophes, qui sont nés et poursuivent leurs aventures cha­que mois dans Pomme d’Api. Le recueil des saynètes de BD avec des héros récurrents qui mettent en scène de façon concrète les dilemmes et questionnements, des doubles pages qui posent la problématique et des cita­tions d’auteurs commentés.
– les productions “ ad hoc ”, sorte de petits manuels pour enfants qui visent explicitement à les faire réfléchir sur des concepts, comme le Pense pas bê­te (Bayard Jeunesse) ou la collection « Des questions plein la tête » (Bayard Jeunesse), qui aident à la problématisa­tion de la notion grâce à des exposés clairs et synthétiques (Pourquoi y a t-il des chefs ? C’est quoi être libre ?, etc). Ainsi, il existe une profusion d’ouvra­ges très divers qui abordent avec intelligence de grandes questions phi­losophiques et répondent aux programmes de littérature qui insis­tent sur cette dimension métaphysique et incitent à des débats réflexifs.


Susciter le débat

Mais comment se lancer avec les élèves dans l’aventure de la lecture et de la pensée ?
La mise en réseau est un des disposi­tifs qui permet concrètement dans les classes d’aider les élèves à penser de façon rigoureuse2. Dans cette démarche, le professeur choisit d’abord une petite dizaine de textes qui servira de culture générale commune à la classe. Ces récits per­mettent d’aborder les différents aspects de la problématique, de montrer d’autres façons de regarder le monde. Ces bibliographies peuvent se compo­ser à la fois d’albums comprenant beaucoup d’implicite et d’albums plus fonctionnels ou documentaires. Les histoires sont lues pendant les jours qui précédent les discussions sur le thè­me (huit jours en général entre deux séances). Le professeur fait reformuler pour s’assurer de la compréhension du récit. Les autres livres sont mis à dispo­sition des élèves et ils peuvent les consulter ou les emprunter quand ils le veulent.
Le jour de la discussion, tous ces al­bums sont présents et l’enseignant invite ses élèves à faire appel à cette culture littéraire commune pour réflé­chir. Ce dispositif présente les avantages :
– de créer une base de récits commune à la communauté de recherche ;
– de montrer la complexité de la problé­matique (car les livres n’ont pas les mêmes points de vue) ;
– de mettre le problème à « bonne dis­tance » entre l’expérience personnelle, trop chargée d’affect, et le concept trop abstrait.
Cet appel fait à la littérature permet aux élèves de progresser dans leur réflexion philosophique : à partir de ces exem­ples, ils quittent le registre de leur quotidien – et donc d’une trop grande affectivité – et peuvent apprendre à ré­fléchir de façon rigoureuse.


Esprit de groupe

La mise en réseau n’est pas la seule fa­çon de faire philosopher les élèves. À partir d’ouvrages comme ceux de la col­lection « Des questions plein la tête », le professeur peut diviser sa classe en groupes de six élèves qui ont chacun deux ou trois pages du livre (différentes pour chaque groupe). Chaque groupe a pour consigne de faire une synthèse de ces pages et de mon­trer en quoi elles répondent à la question posée (Pourquoi des gens vi­vent dans la rue ? ou Ça sert à quoi les parents ?). Puis chaque groupe présente sa syn­thèse à l’ensemble de la classe. La séance finit par une mise en commun et un débat collectif sur la notion travaillée (la pauvreté, la famille). Il est important de garder une trace écrite des réflexions des élèves, soit dans un cahier individuel de « philoso­phie », soit sur une affiche collective.
Par ces pratiques les élèves découvrent ainsi que la littérature peut leur per­mettre de donner sens et intelligibilité à leur expérience du monde. N’est-ce pas pour cette raison que, de­puis l’aube des temps, les hommes aiment tant se raconter des histoires ?

1. Voir le site Michel Tozzi : http://www.philotozzi.com/
2. Voir le site d’Edwige Chirouter : http://edwigechirouter.over-blog.com

 

Par Edwige Chirouter, professeur de philosophie à l’Université de Nantes, IUFM des Pays de la Loire, docteur en sciences de l’éducation et spécialiste de la littérature philosophique pour enfants.