Publié le 9 janvier 2013

La lecture : une création à deux ?

La formule, que nous empruntons à Balzac («Lire c’est peut-être créer à deux»), évoque la coopération du lecteur dans l’acte littéraire. Analyse et explications à travers les ouvrages d’Hervé Tullet.

Que serait une œuvre sans lecteur ? À l’heure où les recherches sur la subjectivité dans la lecture abondent et tentent de faire évoluer l’enseignement du littéraire du cycle 3 à l’uni­versité, il est intéressant de se demander comment développer une véritable identité lectrice dès les débuts de la lecture, quand elle est encore offerte par les adultes.


Comprendre et interpréter en même temps

Depuis la publication des programmes 2002, la littérature s’impose peu à peu dans les classes comme un point de passage obligé pour l’éducation de l’élève-citoyen. Les recherches dans le domaine de la récep­tion des œuvres ont démontré qu’il fallait s’intéresser à la manière dont le lecteur per­çoit le texte (en fonction du contexte dans lequel il lit, de sa culture, de sa capacité à l’in­vestir pour coopérer à son interprétation et en déjouer les blancs). Un bon lecteur est donc quelqu’un qui parvient à investir le tex­te et à combler les non-dits programmés ou non par l’auteur. Longtemps, on a pensé que cet apprentissa­ge était réservé au second degré. Aujourd’hui, depuis les publications dirigées par Catherine Tauveron à l’INRP et les recherches sur le su­jet-lecteur, on sait qu’il faut apprendre à interpréter en même temps que l’on apprend à comprendre le texte, sinon de nombreuses œuvres resteront obscures pour les élèves, y compris au lycée. Par ailleurs, c’est dans cet­te double action (du lecteur qui se laisse emporter mais aussi qui prend de la distance) que se construit le plaisir de lire


Lire c’est agir

L’expression d’une certaine subjectivité, sou­vent récusée à l’école parce qu’elle risque parfois de conduire à des erreurs de compré­hension, est indispensable pour former un lecteur chercheur de sens. L’apprentissage de la lecture littéraire est donc le double ap­prentissage des droits et des devoirs du lecteur. Il s’agit aussi de faire prendre conscience à l’enfant que le livre l’invite à créer. Les ouvrages d’Hervé Tullet sont un formidable moyen pour commencer à construire ces apprentissages métacognitifs tout en accueillant le livre avec plaisir.


Tutoyer le lecteur

Dans les créations de cet auteur-illustrateur, le lecteur est omniprésent, car le narra­teur – qui ne se dévoile jamais tout à fait, sauf peut-être quand il s’agit de Turlututu dans le magazine Tralalire1 – tutoie le lecteur poten­tiel. C’est une véritable invitation à l’interactivité qui est ainsi développée. L’en­fant se sent alors totalement pris en compte dans l’écoute du texte et entre spontané­ment dans le jeu auquel le convie la narration. Les expériences conduites l’an dernier par les stagiaires de l’IUFM de Valence à partir de la lecture de Turlututu ont montré
com­bien Hervé Tullet enrôle son lecteur et l’invite à le suivre dans l’univers fictionnel qu’il développe.


Créer la capacité à anticiper le récit

Mais Hervé Tullet ne s’arrête pas là. Il invite l’enfant à agir sur le livre, l’aidant à anticiper sur ce qui se passe d’une page à l’autre, com­me dans Un livre par exemple :
« Appuie sur ce rond jaune et tourne la page. »
« Bien ! Et maintenant appuie sur ce rond jaune encore une fois… ».
Au fur et à mesure qu’il tourne les pages, il découvre l’action réalisée et entre dans le jeu. Chaque verbe amène un changement d’état de l’image (appuie et clique pour ajouter / frotter pour changer la couleur, etc.). L’enfant s’approprie très vite le jeu et prédit ainsi l’ef­fet que va produire l’injonction. Il entre, comme Alice, de l’autre côté du miroir, guidé par des petites phrases à sa portée. La capacité à anticiper le récit est une compé­tence de lecteur qui s’entraîne. Souvent, on la travaille en faisant imaginer des suites, obser­ver la couverture de l’œuvre alors que les enfants n’ont pas les savoirs nécessaires pour réaliser des hypothèses. Dans ce type d’ouvra­ge, l’anticipation est inhérente à la fiction elle-même. Ce sont des livres qui n’existent que par l’interaction œuvre-lecteur.


Le coloriage ou l’intervention du lecteur sur le livre

Une autre entrée à l’interaction propo­sée par Hervé Tullet est le coloriage, gri­bouillage qui permet de donner une maté­rialité à l’intervention du lecteur sur le livre. Du livre de coloriages à Batailles de couleur en passant par À toi de gribouiller, ces ouvra­ges invitent l’enfant à écrire sur les espaces du livre en suivant les lignes tracées ou les conseils donnés par le narrateur. Arrêtons-nous un instant sur le dernier-né, Batailles de couleur (Bayard Jeunesse, 2010). Cette œuvre est intéres­sante pour plusieurs raisons : le narrateur énonce des règles de départ, installe des temps dans le combat, l’organise, permet à l’enfant de prendre de la distance pour éva­luer. L’œuvre se clôt comme toute bataille. Un vrai récit en somme : un début, des péripéties, une fin. Les coloriages ne sont donc pas aléa­toires mais guidés. L’enfant doit faire des choix (« Qui va gagner ? » « Efface les jaunes… »), suivre les indications du narrateur (« Vas-y ! Ces robots-là sont faits pour donner des coups vraiment très forts !!! ») et les interpréter pour savoir, par exemple ici, comment il peut dessi­ner les coups vraiment très forts. Il doit manipuler, observer les traces qu’il laisse, choisir ses outils, voire justifier son choix. L’ouvrage est conçu de manière à ce que cer­taines de ses actions soient visibles parce que délibérément programmées par l’auteur (« Avec ton feutre noir efface tous les symboles de la page »)… La magie s’opère sous le crayon de l’enfant qui comprend le texte.


Bataille d’encre et de papier

Mais est-ce bien de la littérature me direz-vous ? Ce sont des livres mais peut-on les prendre au sérieux ? En y regardant de près, on voit surgir de nombreux combats (chevaliers / monstres / homme de l’espace / fourmis / ron­ces) « des héros fort peu héros »2 qui ont peuplé nos grands livres. Si nous devions ne retenir qu’un seul tissage, ce serait celui du poète et peintre Henri Michaux qui écrit dans « Mes occupations» : « « Je peux rarement voir quelqu’un sans le battre. D’autres préfèrent le mo­nologue intérieur. Moi non. J’aime mieux battre. » Rassurez-vous, c’est bien une bataille d’encre et de papier, presque de couleur !

1. Que l’on peut retrouver dans l’ouvrage Turlututu coucou c’est moi.
2. Comme le disait Stendhal à propos de Fabrice Del Dongo à Waterloo.
3. « Mes occupations », in L’espace du dedans, Gallimard.

 

Par Agnès Perrin, agrégée de lettres modernes, professeur à l’IUFM de Créteil.