Publié le 17 avril 2017

La « politique », ce n’est pas un gros mot

Dans cet article Aline Karnauch nous montre comment certains auteurs jeunesse abordent des thèmes d’actualité par le biais de la fiction ou du documentaire. Elle évoque notamment le P’tit dico des mots des grands de Bertrand Fichou. Construire un mur étanche entre l’école et « le tumulte du monde » est non seulement impossible mais encore moins souhaitable dans l’optique d’une école qui défend des valeurs républicaines.

A chaque période électorale, il est fort à parier que les élèves, y compris les plus jeunes, captent des bribes, voire des éclats, d’un débat qui engage la vie de tous les citoyens. La façon dont cette question sera abordée « à la maison » sera probablement très variable. L’école et, plus largement, les médiateurs ont un rôle à jouer pour éclairer ce moment fort de « la vie de la cité », autrement dit « politique » si l’on se réfère au sens premier du mot grec politikos.


Enfreindre le principe de neutralité ?

La littérature de jeunesse, extrêmement vivante et souvent audacieuse, s’attache depuis maintenant une trentaine d’années à traiter des sujets qui furent longtemps considérés comme tabous ; ainsi la mort et le deuil, la sexualité, la politique. Sur ce dernier point on constate cependant une certaine frilosité des enseignants qui craignent souvent d’enfreindre le principe de neutralité, surtout si le sujet abordé concerne notre présent immédiat. Il paraît plus légitime, à travers des récits historiques de prendre en compte « l’importance des valeurs, des textes fondateurs, des symboles de la République française et de l’Union européenne, notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » comme le stipulent les programmes.


Questionner le monde

Certains auteurs se sont pourtant attelés à la tâche délicate qui consiste à s’adres­ser à des enfants encore jeunes pour aborder des thèmes d’actualité par le biais de la fiction ou du documentaire. Bertrand Fichou dans son P’tit dico des mots des grands 1, publié par Bayard, a choisi une forme originale pour sensibiliser ses jeunes lecteurs à des sujets de société et plus largement aux questions politiques.
Ce dictionnaire propose la définition de plus de 200 mots en alternant deux formes d’articles complémentaires : des définitions et des mini-scénarios de BD qui mettent en scène de façon très vi­vante et humoristique deux enfants avec leur grand-père. Ces dialogues entre ces trois personnages, que deux générations séparent, permettent des confrontations stimulantes. Ainsi, l’article « question » met à l’honneur les vertus d’un question­nement socratique et livre la philosophie de l’ouvrage : « Et vous savez ce qui se passe quand une question n’a pas de ré­ponse ? » « Eh bien des tas de gens proposent leur réponse à eux ! »
Pour chaque lettre, les dernières pages sont consacrées à des définitions sous la forme classique du dictionnaire. Il en est ainsi pour « Al-Qaïda », « République » ou « Recyclage ». Ces « mots des grands », parfois utilisés au sein de la fa­mille, mais surtout véhiculés par les médias, sont éclairés de façon simple mais jamais réductrice.
Ce P’tit dico des mots des grands nous montre qu’un mot est constitué d’une histoire, mais riche aussi de ses multiples emplois. Un terme apparemment simple comme « quartier » peut changer de sens en fonction de la nature du déterminant : « Quand on dit seulement “les quartiers” on parle plutôt des quartiers de ban­lieue. ». Des lieux-communs sont mis à jour et remis en cause : « La grande majo­rité des musulmans est contre les idées et la violence d’Al?Qaïda. ».


Un outil à faire vivre en classe

Les enfants connaissent déjà des dic­tionnaires et le principe de l’ordre alphabétique qui fait se côtoyer des termes n’ayant a priori pas de relation entre eux. Un dictionnaire est un outil qui est fait pour être consulté en fonc­tion des besoins. On s’interrogera avec les élèves sur la particularité de ce dictionnaire-ci :
– à partir du titre et de quelques exemples, se demander quand et pourquoi on peut l’utiliser (en relation avec l’actualité, l’his­toire, l’instruction civique ou même les sciences). Profiter de toutes les occasions pour se référer au dictionnaire et pour réinvestir les mots rencontrés ;
– s’attarder sur le glossaire qui propose parfois des renvois à d’autres mots (prin­cipe du dictionnaire analogique) ;
– confronter sa propre représentation d’une notion à la définition proposée par le dictionnaire ;
– imaginer, en fonction des besoins, d’autres termes qui pourraient figurer dans le dictionnaire ;
– rédiger de nouvelles saynètes ou de nouvelles définitions à partir de re­cherches étayées par l’enseignant.
On peut souhaiter que, grâce aux échanges, aux débats avec les autres, petits et grands, des liens se tisseront entre toutes ces notions.


Maintenir le cœur en éveil

Bien sûr, il n’est pas aisé d’établir des frontières « sûres » entre philosophie, morale et politique. Dans sa très belle préface de La grande peur sous les étoiles de Jo Hoestland, qui évoque la rafle du Vel d’Hiv, Claude Roy s’adressait ainsi aux jeunes lecteurs : « Vous n’arrêtez pas de répéter obstinément : “Pour­quoi ?” (…) Ce que cette histoire nous rappelle, c’est qu’il n’est jamais trop tôt pour poser, se poser, les vraies ques­tions, les interrogations premières, qui maintiennent le cœur en éveil, et em­pêchent de prendre son parti de l’injustifiable ».

1. Bertrand Fichou, P’tit dico des mots des grands, Bayard.

Par Aline Karnauch, agrégée de lettres, professeur à l’IUFM Centre Val de Loire.

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