Publié le 10 décembre 2016

La mise en scène de l’Histoire dans les histoires

Et si la meilleure manière de faire entrer les enfants dans la grande Histoire était de leur raconter la petite histoire ? Aline Karnauch évoque la tension entre vérité et fiction, exemples à l’appui.

Tout en avouant sa dimension fictionnelle, le roman historique puise dans le réel et revendique sa légitimation dans une documentation aussi fiable que possible. Dans le cadre de la littérature de jeunesse, la présence d’un héros tout comme le développement d’une intrigue ou d’une aventure suscitent l’adhésion du jeune lecteur et lui permettent d’entrer, par le pouvoir de l’imagination, dans un monde révolu.

Cependant, l’adhésion du jeune lecteur à la fiction doit s’accompagner d’une distanciation pour engendrer la réflexion. C’est dans cette tension entre vérité et fiction que l’auteur du roman historique doit trouver une crédibilité (« ce qui fait qu’une chose mérite d’être crue ») à son récit et ses personnages. Pour cela, il lui faudra répondre à deux exigences : créer une histoire à laquelle le lecteur pourra s’attacher, et s’assurer de l’exactitude des données historiques qui fondent le cadre général du récit.


Adapter sans édulcorer

L’Histoire est faite essentiellement de violence(s). L’auteur de romans historiques pour la jeunesse doit trouver un équilibre entre fidélité aux faits évoqués et nécessité de protéger le jeune lecteur de récits potentiellement traumatisants. De même, la dimension réflexive aidera à admettre l’absence de happy end, qui caractérise souvent le récit enfantin. On ne peut faire silence, par exemple, sur les horreurs de la guerre au risque d’une conception lénifiante de la littérature pour la jeunesse.

Certains auteurs ont réussi à tenir cette ligne de crête avec sensibilité et talent : Jo Hoestlandt, Didier Daeninckx, Yves Pinguilly… Concrètement, la nature, la place et la proportion des apports documentaires varient selon les ouvrages et les collections : soit ils sont présents dans l’ouvrage, mais en dehors de la fiction (dans le paratexte : en préface, en postface, en notes…) ; soit ils sont disséminés dans la fiction. C’est au lecteur de les repérer et de les compléter. Les deux exemples qui suivent illustrent ces deux options.


Documenter et rester hors de la fiction avec la collection « Les romans Images Doc »
(dès 8 ans)

La véritable histoire de MyriamDans les ouvrages de cette collection, le fil de la narration est entrecoupé par des pages informatives. La pause documentaire rompt l’effet de réel, instaure une distanciation propice à la réflexion. Exemple : La véritable histoire de Myriam, enfant juive pendant la Seconde Guerre mondiale, d’Anne Powell et Claire Perret (éditions Bayard).
Au CM2, lecture à mener en parallèle avec la séquence d’Histoire qui concerne cette période.


Découvrir avec les élèves l’enjeu de la collection

À partir d’une liste de titres, repérer la construction récurrente : La véritable histoire de… (un prénom et contextualisation historique).


Ressentir et comprendre

– Par des allers-retours entre le documentaire et la fiction, lever les implicites et comprendre que le protagoniste de l’histoire (un enfant) est aussi un protagoniste anonyme de l’Histoire : l’histoire de Myriam est « exemplaire » de celles de milliers d’autres enfants juifs en France sous l’Occupation.
– Relever les différentes attitudes des personnages face à la persécution des juifs : collaboration active ou passive, indifférence, aide, sauvetage. Amener le terme de « Justes ».
– Lire des témoignages réels d’enfants qui ont traversé cette période, ou des ouvrages de fiction qui s’appuient sur des documents et dont la crédibilité est indiscutable.
– S’interroger en fin de séquence sur le mot « véritable » et explorer les nuances des termes tels que : véritable, véridique, vraisemblable, crédible. En réalité, c’est le terme « véridique » (conforme à la vérité) qui serait ici le plus approprié. L’adjectif « véritable » convenant davantage à la partie documentaire.


Disséminer les documents dans la fiction : l’exemple du roman Pour l’amour de Vanille

Les connaissances historiques nécessaires à la compréhension ne sont pas livrées telles quelles, mais distillées dans le récit. Les savoirs sont donc à reconstituer et à compléter avec l’aide de l’enseignant, en amont ou en aval de la lecture.
Exemple : Pour l’amour de Vanille, de Christian Grenier (éditons Bayard).
Ce roman aborde, de manière un peu détournée, la question de l’esclavage, à partir de l’histoire réelle du jeune esclave réunionnais Edmond Albius, qui découvrit en 1841, à l’âge de 12 ans, le procédé pratique de pollinisation de la vanille et mourut dans la misère en 1880.


Un récit dans le récit

– Comprendre le choix énonciatif
La narratrice, une enfant d’aujourd’hui, écoute le récit du descendant d’Edmond Albius. Le lecteur est donc amené à s’identifier à un personnage qui a le même rôle que le sien : comprendre une histoire qui appartient à un passé lointain et qui éclaire tout un pan de l’histoire humaine (l’esclavage).
– Identifier les personnages
Marianne, la narratrice, et Vanille, le « conteur » et descendant d’Edmond Albius. Ils sont les protagonistes de l’histoire qui se déroule au XIXsiècle.
– Repérer les deux cadres spatio-temporels celui du présent de la narration et celui du récit de Vanille, de façon à développer la conscience du temps historique.


Un lecteur invité à mener l’enquête

A l’image de la jeune narratrice qui va consulter Internet à son retour en France ! Reconstituer sous forme d’écrit documentaire le destin d’Edmond Albius et l’inscrire dans l’histoire plus vaste de celle de l’esclavage.


Le rôle fondamental du médiateur

En facilitant les allers-retours entre fiction et documentaire, il accompagne ce mouvement entre les affects et la raison, pour construire le sens d’une histoire qui prend racine dans la grande Histoire. Il est le garant de l’exactitude des informations et de la qualité des documents fournis.

 par Aline Karnauch, agrégée de lettres modernes, professeur à l’IUFM d’Orléans-Tours.