Publié le 22 novembre 2015

Véronique Boiron : « L’enseignement des textes littéraires dès la maternelle »

Véronique Boiron, maître de conférences en sciences du langage à l’IUFM d’Aquitaine.

S’appuyant sur ses recherches sur l’ac­quisition du langage des tout-petits et ses observations en classe, Véronique Boiron tire un signal d’alarme quant à la nécessaire mutation des pratiques pé­dagogiques concernant la littérature en maternelle.

Afin de ne pas installer les difficultés d’apprentissage. Elle explique pourquoi la compréhension des textes littéraires doit s’enseigne et comment les magazines jeunesse peuvent contribuer à cet enseignement.


Où en est la pratique de la littérature de jeunesse à l’école maternelle ?

Nous pouvons constater une omniprésence des albums. Quasiment tout ce qui est lu aujourd’hui aux élèves, ce sont des textes avec des images. Or, les albums se sont considérablement complexifiés au fil des années. Ils font appel à des techniques plastiques mélangées, qui en augmentent sans doute la qualité artistique, mais rendent leur compréhension très ardue.

Même chose pour les textes, souvent inaccessibles pour les plus jeunes, car faisant appel à un implicite trop important ou à des références culturelles non encore acquises. De ce fait, la compréhension des albums demande aux enfants des compétences à la fois sur le texte et sur l’image.


Dans un album, quel est le rapport entre le texte et l’image ?

On considère, à tort, que l’image va permettre la compréhension du texte, c’est loin d’être le cas ; décoder une image nécessite de nombreuses connaissances culturelles. Les enfants de 3 ans ont les mêmes capacités de compréhension qu’autrefois, et on oublie qu’ils ont besoin d’apprendre à comprendre un récit écrit et une image. Aujourd’hui, on fait peut-être de nos élèves de maternelle des lecteurs d’albums, mais ce ne sont pas de bons compreneurs de textes sans image.


Comment en est-on arrivé à cette suprématie de l’image ?

Dans les années 90, la littérature de jeunesse est entrée en force dans les classes, ce qui est très bien. Mais elle a pris toute la place… Très peu d’enseignants racontent encore des histoires sans images, l’activité de contage a disparu. De même, les histoires simplement miroirs de leur quotidien ont été progressivement bannies.

Prenez Petit Ours Brun par exemple, très adapté à l’âge des petites sections, eh bien, il déserte les classes car on le considère comme pas assez « littéraire ». Je déplore d’ailleurs qu’il n’y ait pas de présence massive des abonnements aux revues dans les classes car les contenus de la presse jeunesse sont bien ciblés sur la tranche d’âge. Sur les livres, en règle générale, il y a un décalage important entre l’âge recommandé par l’éditeur et l’âge réel de niveau de compréhension.


En dépit du visuel, certains les enfants ne comprennent donc pas les histoires lues par leurs enseignants ?

Naturellement. Et le fait qu’ils décrochent ne se voit pas forcément. Voilà pourquoi on ne le répètera jamais assez : la compréhension, cela s’enseigne ! Cela requiert notamment une progressivité des apprentissages. On ne peut pas laisser un lecteur seul. J’ai envie de dire aux enseignants : « Reprenez les cartes en mains ! » Pour éprouver un jour le goût de lire, il faut comprendre.

Or, ce qui est curieux, c’est que ceux qui se refusent à intervenir, à enseigner, le font sous couvert de mise en avant de ce plaisir de lire. En refusant de former leurs élèves, ils leur interdisent l’accès à ce plaisir. Il faut arrêter de croire que la simple fréquentation des livres suffirait à forger l’appétit de lecture. Cette idée fausse empêche de penser les apprentissages.


Quels conseils donneriez-vous pour favoriser le plaisir de lire ?

Il faut suggérer aux enseignants des choses simples : par exemple, on n’est pas obligé de venir tous les jours avec une histoire nouvelle, bien au contraire. Les plus jeunes se construisent dans la répétition. Relire le même album plusieurs fois est source d’apprentissage. Il faut également se donner des critères de choix et se poser sans cesse la bonne question face à un texte : qu’est-ce qui va empêcher mes élèves de comprendre ? Cela va conduire à l’élaboration de scénarios pédagogiques différents, en fonction de l’histoire à faire partager. Diversifier les lectures est aussi une bonne pratique : il faut des moments de lectures sans questions (ce que l’on appelle la lecture offerte), et d’autres pour leur donner des repères en cherchant à lever tout ce qui fait obstacle à la compréhension.

Penser à prévoir la progression des acquisitions, au même titre que n’importe quelle autre discipline est nécessaire également. Construire en premier la représentation du personnage (on peut s’appuyer sur les héros récurrents des magazines par exemple),puis s’approprier les stéréotypes, etc… Les conseillers pédagogiques, par exemple, ont aussi un vrai rôle de conseil pour aider les enseignants à ne pas choisir des livres trop difficiles. Quand je vois un enfant de petite section avec un album de Claude Ponti dans les mains, pourquoi pas, mais c’est aussi bizarre que de lire du Shakespeare en CP ! C’est tout ce qu’un enfant de 3 ans ne sait pas encore gérer : les jeux de mots, les allusions, les références…


Est-ce grave qu’un enfant lise un livre un peu difficile ?

D’une certaine manière oui. Car, si on leur lit toujours des choses trop loin d’eux, on risque de les éloigner du livre au lieu de leur en donner le goût. Moi, je prétends qu’un enfant, même à 3 ans, a droit à la jouissance intellectuelle de comprendre !

Pendant mes animations pédagogiques, j’entends très souvent des enseignants me dire : « Moi, ma fille, à 3 ans, elle comprenait Les trois brigands, de Ungerer ». Cela montre une vraie confusion entre ce que l’on peut faire avec son propre enfant et ce que l’on peut faire avec sa classe. Dans les bras, cela n’a rien à voir… C’est même étrange ce rapport passionnel, cette relation spécifique à la littérature, typiquement française, qui fait que les enseignants parlent aussitôt de leur enfant avant d’évoquer leurs élèves. Ils en oublient d’agir en professionnels.

La lecture familiale et la lecture de classe n’ont rien à voir, ni dans les manières d’effectuer ces lectures, ni dans les activités et les échanges construits à partir des histoires. Les parents sont dans la relation directe à leur enfant, ils parlent avec lui et font des rapprochements entre ce que le livre dit ou montre et ce que vit leur propre enfant. Lorsque l’enseignant lit un album, un conte, un récit au groupe classe, il vise, lui, une compréhension du récit, des images, des intentions des personnages et attend des élèves qu’ils répondent à des questions, interprètent l’implicite, effectuent des résumés ou encore construisent des réseaux de lecture. Pour advenir, cette lecture experte requiert de nombreuses années d’apprentissages !

Vous trouverez dans le document complet (pdf à télécharger ci-contre), un zoom sur les fiches pédagogiques de Tralalire et Les Belles Histoires.

Sur le même thème