Publié le 30 mai 2017

Edwidge Chirouter : « Lutter contre les préjugés sans faire la morale »

Edwige Chirouter : « Contre les préjugés, les ateliers philo en EMC permettent de muscler l’esprit critique, cultiver le doute et se forger ses  propres convictions. »

Edwige Chirouter est maître de conférences en philosophie et sciences de l’éducation à l’ESPE du Mans, et titulaire de la chaire UNESCO « Pratiques de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale ». Elle est aussi coauteure, avec Jean-Charles Pettier, de la mallette pédagogique Pour dire non aux préjugés.


Pourquoi proposez-vous de mener des ateliers philo dans le cadre de l’EMC ?

Edwige Chirouter : L’actualité tragique des attentats et la montée des populismes partout dans le monde nous rappellent cruellement les missions essentielles de l’école républicaine : former l’esprit critique des futurs citoyens et citoyennes, et permettre à chacun de s’approprier les valeurs humanistes et de penser la complexité du monde. Mais comment transmettre les valeurs de notre république laïque sans tomber dans le moralisme ou le catéchisme républicain ? Comment lutter efficacement contre les préjugés et les discriminations et faire vivre au quotidien les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité ? Les pratiques des débats, notamment à visée philosophique, sont une des réponses possibles à ces questions.

Les réactions à l’annonce des nouveaux programmes d’Enseignement Moral et Civique ont été vives. Le mot « morale » fait surgir dans notre inconscient collectif des images poussiéreuses de blouses grises et de maximes ânonnées au tableau noir. Les intentions sont certes louables : face à un monde complexe, où s’accumulent les crises (financière, de sens, de la transmission, de la culture…) et où les valeurs de l’école républicaine sont de plus en plus menacées par les valeurs antinomiques de l’économie ultralibérale et un retour en force des dogmatismes ou des propos racistes (fraternité vs compétition, goût désintéressé du savoir vs argent facile, culture humaniste vs téléréalité), il est nécessaire que l’Éducation nationale réaffirme avec force et fierté sa filiation avec les idéaux de la philosophie universaliste des Lumières.

Mais l’apprentissage par cœur de maximes morales ou la seule connaissance technique des rouages de notre démocratie ne permettra pas à nos élèves de s’approprier véritablement ces valeurs humanistes. Seul un apprentissage patient et rigoureux de la pensée critique, de la réflexion, de l’écoute, de l’empathie et du débat démocratique peut permettre de gagner ce pari.


Est-ce bien dans le programme ?

Les nouveaux programmes d’EMC insistent sur cette dimension réflexive et démocratique des pratiques pédagogiques et préconisent notamment la mise en œuvre de débats philosophiques avec les enfants. La pratique d’ateliers de réflexion à visée philosophique permet d’apprendre à penser et à réfléchir ensemble.

Elle développe des compétences nécessaires à l’exercice de la citoyenneté : analyser, critiquer, argumenter, problématiser, se décentrer, sortir de son point de vue pour appréhender l’intérêt général, écouter, confronter, débattre, synthétiser. Les programmes préconisent aussi de se servir des débats à partir de supports littéraires ou documentaires pour lutter contre les préjugés et les discriminations.


Quels conseils donner à un enseignant ? Et quels pièges faut-il éviter ?

La pratique des débats philosophiques sur des questions qui sont complexes et délicates est un exercice difficile pour les élèves, qui va nécessiter un apprentissage long et patient. Il en est de même pour l’enseignant ! Voici quelques conseils :

  • Accepter de changer de posture. Dans les débats sur des questions complexes, politiques, sociétales ou philosophiques, l’enseignant n’est plus le détenteur d’un savoir absolu, de la « bonne réponse ». Il doit donc faire preuve d’humilité devant les élèves pour leur montrer que, sur certaines questions (la liberté, le bonheur, le bien, l’amour…), même les adultes ont des interrogations et ne détiennent pas la « vérité ». Toute la richesse de ces séances vient de la pluralité des idées qui seront échangées.
  • Être patient. Tout apprentissage complexe nécessite patience et régularité pour les élèves, mais aussi pour l’enseignant. Les séquences vont introduire progressivement dans la classe une dynamique de progrès dont tous profiteront.
  • Être à l’aise. Interrogez-vous sur les questions abordées, sur vos propres représentations, convictions, et mettez-les à l’épreuve lors de discussions avec vos proches et vos collègues (organisez un petit « café philo » en salle des profs, par exemple).

Pourquoi avoir choisi de travailler contre les préjugés ?

Malheureusement de nombreux préjugés et stéréotypes continuent d’être véhiculés (sur les femmes, sur les étrangers, sur les handicapés). Un préjugé est une opinion non fondée rationnellement, une idée toute faite. En plus d’être une faiblesse de l’entendement, les préjugés reposent sur une vision du monde qui classe et hiérarchise les êtres humains. Ils sont ainsi à la source des discriminations et du racisme. Les cinq thèmes de la mallette pédagogique Astrapi permettent aux élèves de réfléchir aux différents préjugés et stéréotypes qui continuent de traverser notre société.

L’objectif n’est pas de délivrer un message, de leur faire réciter des idées toutes faites ou de faire une leçon de morale, mais de muscler leur esprit critique, de déjouer les évidences, de cultiver le doute, de les aider à forger leurs propres convictions, de leur permettre de débattre ensemble et d’accepter les désaccords. La presse jeunesse constitue un formidable réservoir de ressources et de supports spécialement adaptés aux enfants, dont la richesse et la variété sont bien représentées dans cette mallette.

Cette diversité des supports proposés (affiches, histoires fictives ou historiques, bandes dessinées, illustrations donnant des repères et mots clés) permettra à chacun, enseignant et élève, de construire à son rythme son propre cheminement de pensée. Il est nécessaire d’adopter des formes et des modalités diverses qui permettent d’aller au-delà de ses représentations initiales pour aller vers un vrai progrès intellectuel et muscler son esprit critique.

Ces ressources sont aussi spécifiquement adaptées au monde contemporain et à nos citoyens et citoyennes en herbe. Les revues dont sont extraits les supports travaillent en échangeant directement avec les jeunes lecteurs et leurs principaux interlocuteurs (parents, éducateurs, enseignants).

Le courrier, mais également des réunions ou des essais dans les classes permettent d’affiner les rubriques pour les rendre les plus parlantes et pertinentes possible. En phase avec l’actualité, le monde contemporain et la réalité des enfants d’aujourd’hui, la presse jeunesse constitue à ce titre une médiation très féconde pour tous les enseignants.

Les séances proposées dans la mallette : « Pour dire non aux préjugés » s’inscrivent ainsi dans cette préoccupation au cœur de l’école républicaine de développer l’esprit critique de nos futurs citoyens et citoyennes et de lutter contre toutes formes de dogmatisme et de populisme.

Nous sommes persuadés que les enseignants doivent porter fièrement l’héritage de la philosophie des Lumières et transmettre à leurs élèves cette foi laïque dans le savoir qui nous émancipe et nous libère.

 

« Le sommeil de la raison engendre des monstres », proclamait Francisco de Goya dans une célèbre gravure.

Les pratiques que nous préconisons portent l’espérance d’un réveil des consciences pour construire un monde plus fraternel.

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