Publié le 13 novembre 2015

Virginie Douglas : « La littérature de fantasy, appréciée des lecteurs et très riche pour les apprentissages en classe »

Virginie Douglas, spécialiste de littérature britannique pour la jeunesse

Virginie Douglas est maître de conférences au Département d’études anglophones de l’Université de Rouen, spécialiste de littérature britannique pour la jeunesse et secrétaire de l’Institut international Charles Perrault. Elle répond aux questions de Bayard Éducation sur le succès des récits de fantasy auprès des jeunes lecteurs.

 


Les enfants montrent un véritable engouement pour le genre de la fantasy, comment l’expliquez-vous ?

Virginie Douglas : La littérature n’échappe pas aux phénomènes de mode, en particulier dans une société mondialisée et hyperconnectée. Suite au « phénomène » Harry Potter, qui est arrivé au bon moment dans une fin de siècle où les littératures de l’imaginaire semblaient aptes à compenser une certaine perte de repères de la jeune génération, on a assisté à un regain d’intérêt pour ce genre de la fantasy, qui existait depuis plus d’un siècle et avait déjà connu une grande popularité au milieu du XXe siècle, mais plutôt auprès des (jeunes) adultes, avec la trilogie de John Ronald Reuel Tolkien, Le Seigneur des anneaux.

Nous vivons une période caractérisée par le flou des catégories d’âge : il n’est donc pas étonnant que les enfants s’approprient encore plus que de coutume la culture des adultes ou des grands adolescents, tout comme les adultes s’approprient des livres et des objets de la culture enfantine. Si la fantasy connaît aujourd’hui une telle popularité auprès des enfants, c’est non seulement en raison des grands succès de la fin du XXe siècle, mais aussi parce que, genre hypercodifié s’il en est, elle est particulièrement susceptible de séduire le jeune public par ses caractéristiques clairement reconnaissables.

La mondialisation et la marchandisation actuelles de la littérature pour la jeunesse, qui résultent notamment du fait que les maisons d’édition américaines appartiennent à de grandes multinationales, impliquent aussi que le récit de fantasy s’accompagne désormais de tout un univers d’objets propre à séduire l’enfant. Les accessoires, talismans et autres objets magiques, depuis la baguette, le balai ou le chapeau de sorcier jusqu’à l’aléthiomètre (boussole d’or), se matérialisent dans les jouets, déguisements, jeux de société ou jeux vidéo, figurines, etc., permettant de passer facilement de la lecture au jeu et de prolonger le rêve.


La fantasy est-elle accessible et adaptée à des lecteurs de cycle 3 ? Et si oui, quels bénéfices la lecture d’œuvres qui entrent dans cette catégorie apporte-t-elle aux enfants ?

V. D. : Cela dépend de ce qu’on entend exactement par fantasy. La fantasy est un genre né en Grande-Bretagne vers le milieu du XIXe siècle, et qui est resté à maints égards très anglo-saxon, même si des auteurs de qualité s’y sont essayés avec succès ailleurs que dans les pays anglophones (Pierre Bottero ou Erik L’Homme en France, Cornelia Funke en Allemagne, Licia Troisi en Italie…) Or, la définition anglaise de la fantasy diffère significativement de celle que l’on trouve en France. En anglais, le terme de fantasy recouvre volontiers tout ce qui ne relève pas de la littérature réaliste, hormis la science-fiction : les différentes sous-catégories de fantasy s’adressent donc naturellement à différents âges.

La high fantasy, qui implique des univers secondaires ou parallèles parfois complexes, est davantage destinée à un public adulte ou adolescent, tandis que la low fantasy, plus proche de l’univers quotidien de l’enfant (comme dans Mary Poppins de Pamela Lyndon Travers) s’adresse plutôt aux lecteurs plus jeunes. Dans cette dernière catégorie, on trouve aussi la sous-catégorie, très développée en Grande-Bretagne, de l’animal story, où les animaux humanisés sont des équivalents métaphoriques de l’enfant et permettent donc une identification bénéfique aux lecteurs de classes primaires (je pense notamment aux romans animaliers de Dick King-Smith).

Mais bien que les récits de low fantasy soient plus adaptés pour les plus jeunes lecteurs, des cycles romanesques, comme Les Chroniques de Narnia de Clive Staples Lewis ou Harry Potter de Joanne Kathleen  Rowling, ont prouvé que des enfants encore en primaire, à condition qu’ils aient une maturité cognitive et psychologique suffisante, étaient capables de lire de la high fantasy, avec les rencontres monstrueuses et les combats contre le mal suprême qu’elle implique. Cela dit, Harry Potter peut être considéré comme un roman de formation à l’échelle de sept tomes, et si les premiers volets sont accessibles aux enfants de cycle 3, il n’en va pas de même pour la suite, qui s’adresse à un lecteur grandissant en même temps que son héros.


Comment un enseignant peut-il utiliser la fantasy en classe ? Comment accompagner les élèves dans la découverte de ces œuvres ?

V. D. : Les récits de fantasy permettent un travail sur le genre littéraire. La fantasy est très codifiée, les motifs et les thèmes qui y sont associés sont facilement repérables et peuvent, par le biais d’un décryptage en classe, contribuer à un début de réflexion sur le genre. Comment reconnaît-on un récit de fantasy ? À quels autres récits s’opposent-ils ? La fantasy a-t-elle des points communs avec d’autres types de récits plus traditionnels (comme les contes) ?

On peut aussi travailler sur les mécanismes de l’adaptation, grâce aux très nombreux récits transposés en films. La lecture du livre suivie du visionnage de l’adaptation cinématographique permet de répondre à des questions comme : comment passe-t-on du livre au film ? Qu’est-ce qui change ? Que peut faire le film que le livre ne peut pas faire ? (Donner vie au merveilleux par le biais des effets spéciaux, de la 3D, etc.) Et inversement, que peut faire le livre que le film ne peut pas ? (Approfondir la psychologie des personnages, etc.)

La dimension documentaire du récit de fantasy est forcément limitée, mais ces récits se prêtent bien au travail sur la mythologie (gréco-romaine, mais encore celtique ou nordique). Toutes les créatures fantastiques présentes dans la fantasy sont propres à séduire le jeune lecteur et à l’intéresser à une mythologie rendue vivante – les dragons, innombrables ; le basilic, le phénix, Touffu-Cerbère, les hippogriffes ou les Centaures et bien d’autres dans Harry Potter ; les faunes, les géants, les nains, les griffons, les licornes, les pégases, les satyres ou le Minotaure dans Les Chroniques de Narnia ; etc.

Même l’Histoire peut être abordée de façon détournée dans certains récits de fantasy. Par exemple grâce au voyage dans le temps, comme dans Une promesse pour May de Melvin Burgess, qui propose une vision très personnelle de la Seconde Guerre mondiale. La popularité actuelle des sorciers et sorcières, suscitée par la représentation positive qu’en donnent des auteurs pour la jeunesse peut être prétexte à une réflexion sur la sorcellerie dans l’Histoire et à une prise de conscience de la notion de subjectivité et de la relativité de tout point de vue. Les romans de fantasy ne sont donc pas moins riches que les romans réalistes pour les apprentissages scolaires.


Comment choisir ? Y a-t-il de bonnes et de mauvaises histoires ?

V. D. : Il faut savoir trouver les petits chefs-d’œuvre. Certes, il s’agit de littérature « de genre », ce qui implique qu’une proportion non négligeable de la production peut s’avérer répétitive et de piètre qualité, car peu originale. Mais même si les histoires peuvent se ressembler par la réutilisation de codes et de conventions bien établis, on trouve différents degrés de qualité littéraire.

Ainsi, dans l’histoire de la fantasy britannique, il existe de véritables petits classiques modernes. Des histoires de voyages dans le temps, comme Tom et le Jardin de minuit, de Philippa Pearce ; ou dans des univers parallèles, comme dans Les Chroniques de Narnia ; ou encore des récits se déroulant dans des mondes miniaturisés, comme dans Les chapardeurs, de Mary Norton, réactualisé il y a quelques années par la belle adaptation des studios Ghibli (Arrietty, le petit monde des chapardeurs).

Certains auteurs ont su développer une écriture qui les distingue et font preuve d’une imagination foisonnante : on songera à Diana Wynne Jones (L’Odyssée DaleMark, Les mondes de Chrestomanci, ou Le Château de Hurle, adapté par Miyazaki sous le titre Le Château ambulant) ou à Neil Gaiman (Coraline)… D’autres auteurs contemporains utilisent la fantasy de façon tout à fait novatrice, en l’hybridant avec le réalisme, comme David Almond ou Patrick Ness, avec des résultats spectaculaires de force et d’onirisme. Ce qui doit déterminer le choix, c’est donc à mon avis la littérarité de l’œuvre.


Les enseignants ont parfois peu de goût pour cette littérature : quels arguments plaident pour elle ?

V. D. : La fantasy, qui est un genre qui émane du conte, possède les atouts que Bettelheim avait soulignés concernant le conte dans Psychanalyse des contes de fées : par le biais des créatures surnaturelles, voire monstrueuses, et par le biais des luttes manichéennes entre le Bien et le Mal, elle permet à l’enfant de faire face à ses peurs d’une façon qui reste supportable, parce qu’elles sont transposées dans un univers imaginaire. Même si la fantasy, par la liberté d’invention totale qui la caractérise, permet l’évasion, cela ne veut pas dire qu’elle fuit les sujets sérieux ou graves : Le Sauvage de David Almond et Quelques minutes après minuit de Patrick Ness traitent tous deux de la douleur d’un enfant face à l’agonie ou la mort d’un parent.

Enfin, un autre intérêt que les enfants trouvent sans doute, même inconsciemment, à la fantasy, c’est que dans la plupart des cas, elle véhicule une vision du monde hautement morale.

  • À paraître : « La fantasy : définition, histoire, enjeux », Questions de genre/Genres en question, Littérature de jeunesse et genres littéraires, Christiane Connan-Pintado, Gilles Béhotéguy, Lise Chapuis (dir.), Bordeaux : Presses universitaires de Bordeaux, coll. Littérature de jeunesse.

Sur le même thème