Publié le 15 décembre 2016

Isabelle Duflocq : « Apprendre à penser, première mission de l’école »

Isabelle Duflocq, co-auteur de la mallette pédagogique Les Ateliers de philosophie, Bayard Éducation.

 


Votre mallette pédagogique est parue en 2013 et remporte un succès croissant. Comment expliquez-vous cet engouement ?

Isabelle Duflocq : L’activité philo avec les enfants se démocratise. Soutien à la fois pédagogique et pratique, la mallette permet rapidement d’oser s’engager dans l’activité, ou de soutenir et d’enrichir une pratique existante. Les enseignants ont donné à cet outil une réalité dans le monde scolaire, et le « bouche à oreille pédagogique » a été la meilleure des publicités. Les activités philo ont aussi pris toute leur place dans les nouveaux rythmes scolaires : les collectivités cherchent des ateliers en complément des programmes de l’Éducation nationale pour donner aux enfants des repères de futurs citoyens. C’est vrai que la philosophie est une activité qui prend du temps, mais lorsque les enfants en ont bénéficié, ils l’attendent, la réclament. Leur attachement aux personnages des P’tits philosophes, à leur conversation philosophique dans une situation de vie proche d’eux renforce cette motivation. Les conférences* proposées en animation pédagogique ont aussi permis de rendre plus vivant cet outil, avec des exemples concrets, des retours de terrain. Elles ont montré le lien important avec les autres disciplines.


Avez-vous le sentiment que la pratique de la philo chez les petits, telle que vous la préconisez, est entrée dans le paysage des écoles françaises ?

I. D. : Oui. Qu’elle s’appelle atelier, discussion, moment philo, temps des penseurs, cette activité se retrouve dans les écoles, comme le prouvent les nombreux articles, les échanges sur les réseaux, les sites pédagogiques. Mais cette pratique répond surtout aux besoins des enseignants, car elle développe une posture philosophique au quotidien de la classe, chez l’enseignant comme chez l’élève. En encourageant des expressions comme « Qu’est-ce que tu en penses ? », en développant l’idée de démarche plus que de bonne réponse à trouver, en insistant sur le fait de discuter, d’échanger, en valorisant l’acte d’expliquer aux autres, de convaincre (« Essaye de lui dire comment tu as fait »), en mettant en avant le détail qui montre un désaccord (« Tu as le droit de penser cela »), la bonne ambiance et la réussite scolaire sont au rendez-vous.

Mais cette activité est aussi maintenant largement légitimée, conseillée et même prônée par les nouveaux textes de l’Éducation nationale. De la loi de Refondation de l’école (mars 2013) en passant par le Nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture (mars 2015) et la refonte actuelle des programmes de l’école maternelle et élémentaire, tous les fondements des dispositifs d’activité philosophique avec les enfants sont recommandés. La pratique philosophique devient un incontournable, que ce soit dans les titres (les langages pour penser et communiquer, la formation de la personne et du citoyen), les mots (approche philosophique, réflexion critique, cohérence de sa pensée, confrontation des idées), ou, surtout, les contenus (affirmer sa pensée, reconnaître le pluralisme des opinions, maîtriser des moyens d’argumentation, justifier ses choix, éprouver la validité d’une information, s’intéresser à l’avis des autres, discuter en défendant son point de vue).

Apprendre à penser et réfléchir devient la première mission de l’école dans un contexte national marqué par des actes de terrorisme contre les êtres et les idées.

Le plan d’Éducation à l’égalité filles-garçons (juin 2014), l’idée d’un nouvel enseignement moral et civique, fixant même un horaire dès le CE2 consacré à des situations pratiques favorisant l’oral, renforcent la place d’activité philosophique que l’on peut proposer dès le plus jeune âge : les filles, les garçons c’est pareil ? C’est différent ? Ça veut dire quoi être le plus fort ?

Apprendre à penser et réfléchir devient, à mon avis, la première mission de l’école dans un contexte national marqué par des actes de terrorisme contre les êtres et les idées. Bien avant que les stéréotypes culturels et sociaux ne s’ancrent chez les jeunes, nous avons le devoir très tôt de développer des aptitudes et des compétences réflexives pour donner le sens de l’intérêt général, le rejet des fausses valeurs, la capacité de changer d’avis, de connaître les sources de ses idées, pour favoriser un monde que nos enfants aient envie d’habiter avec les autres.


Pouvez-vous nous raconter quelques exemples d’application sur le terrain que vous avez rencontrés récemment ?

I. D. : Ça peut paraître anecdotique, mais l’enthousiasme d’un enseignant sur le chemin de la philo passe par le choix de sa « valise philo ». Elle regroupe les différents objets rituels de notre dispositif pour marquer le sens et le temps de l’atelier, le rappel des règles, la question du jour, les supports liés au sujet. C’est souvent une valise récupérée dans un grenier, héritée ou chinée, pleine d’histoires, de vécu qui annonce et introduit le début de la réflexion collective. Je me souviens d’un immense point d’interrogation taillé dans le bois par l’enseignant, que les élèves ont reçu comme un cadeau de Noël et qui a symbolisé avec plaisir ce temps offert à la pensée. C’est souvent la première façon de s’approprier la fonction d’animateur philo.

La philo s’inscrit dans cet « apprendre à apprendre », premier pas avant les apprentissages disciplinaires. J’ai pu observer des occasions variées de mise en place d’atelier. L’affichage obligatoire de la Charte de la laïcité à l’école a donné lieu à des ateliers philo sur les notions et idées fondamentales énoncées par certains points du texte. Le temps de fin de l’atelier est aussi important, il a pu être accompagné d’un tableau de mots permettant à chaque élève d’apprendre à choisir dans une liste le mot concept qui lui correspondait le plus : « Pour toi la liberté, c’est… »

La mallette favorise et encourage l’interdisciplinarité

L’arrivée d’une mallette dans une école est aussi la source d’un partage de ressources et d’outils pédagogiques. Elle a souvent entraîné la mise en place collective de mini-malles philo sur chaque thème, regroupant une bibliographie avec une série de livres, une filmographie avec DVD (Le Dictateur pour le chef, Bambi pour la mort, Sur les chemins de l’école pour apprendre), des reproductions artistiques, les apports de chaque enseignant préparant le sujet (citations, fiches de préparation), favorisant ou recréant le lien interclasse.

La mallette favorise et encourage l’interdisciplinarité : philo et art, théâtre ou littérature. J’ai pu découvrir un musée artistique de la philosophie, où chaque sujet traité était illustré par une reproduction clé, mémoire affichée sur un mur de la classe. Le musée éphémère de la philo regroupant pendant une semaine des objets déclencheurs sur le thème questionné (Attendre ça sert à quoi ? Cadeau enveloppé, Père Noël, photo de femme enceinte, bougie d’anniversaire, tombe, train, pendule, ticket de bus, calendrier, salle d’attente, passage piétons…)

Un projet d’ateliers philo mené par le parc Jean-Jacques Rousseau, dans l’Oise, a débouché sur une journée interclasses et écoles autour d’une balade philo et de débats. L’occasion de voir différentes pratiques sur un même thème et proposant un arbre de la philo commun affichant le mot concept de chaque classe.

Propos recueillis par Murielle Szac